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Football, nouveau Hollywood

L’ambivalence du football populaire

S'il est un sport populaire par essence c'est bien le football. Loin de nécessiter un facétieux matériel comme le tennis, le basket ou encore le rugby, le football est un sport d'instinct qui a su mettre des règles sur un réflexe des plus élémentaires, celui de shooter dans les cailloux, marrons, bouteilles, canettes, qui se trouvent sur notre chemin. D'un geste pourtant si élémentaire, si imparfait il a créé la rareté, le chemin du bonheur vers un but. 

Contrairement à tous les autres sports, le football a su rendre l'objectif du match difficile d'accès. Le principal protagoniste du match, le ballon, est lui aussi une bête difficile à dompter avec des pieds, carrés ou non. La précision d'un Xavi, Pirlo, Modric est d'autant plus admirable que le geste s'effectue avec le pied et non la main. De tous ces ingrédients est né un sport profondément populaire, praticable et pratiqué partout, de tout temps, un sport tout terrain. 

La force du football est malheureusement dans un contexte de monétisation des comportements à tout va, sa faiblesse. Trop populaire pour contenir tous ces aficionados dans un stade, trop populaire pour ne pas séduire hors des frontières nationales, le football est devenu malgré lui un spectacle télévisuel d'ampleur mondial. Auparavant les images ne circulaient que dans les stades, créant un ancrage local autour du club de la ville. Alors que le football peut dorénavant se propager sur les écrans du monde entier, que les joueurs peuvent changer de club à tout va, le football envahit le monde entier. Si ce phénomène n’a rien de nouveau, deux pratiques viennent amplifier la consommation (et les revenus pour les clubs) du football via les écrans. D’un côté les pays du monde entier et non plus uniquement européens suivent les plus grands championnats et autres coupes d’Europe, de l’autre le football se consomme de moins en moins comme un sport mais comme un spectacle comme du contenu. 

Le développement de l'intérêt des supporters à travers le monde pour le football n'a pas été suivi d'un développement de ce sport localement aussi fort. Si les clubs s'échinent à aller donner du spectacle lors de tournées estivales coûteuses en énergie pour les joueurs, c'est parce qu'elles sont fructueuses financièrement pour les clubs. Les produits dérivés et droits TV à l'étranger pour accéder à ces matchs rapportent une fortune colossale aux clubs. A l'instar des produits de haute technologie la conception se fait toujours plus dans des pays fortement développés pour être exportés et consommés aussi dans des pays incapables de les produire. Disposant aussi de talents, les pays non-européens voient leurs pépites s’envoler vers le vieux continent, vers l’épicentre du football mondial. Afin de lutter contre l'export de talents et l'import d'images, les pays du reste du monde doivent s'armer et développer le football. Travail lent et de préparation sur le long terme, il s’agit de créer une culture et une consommation du football hors des écrans. Pour les Etats-unis ou le Canada, cela peut passer par le sport universitaire, très populaire par exemple. Avec une approche différente, la Chine a d'ailleurs lancé son plan "Football 2050" afin de développer le football en son sein, créé des académies et fait venir des personnes en capacité de former et développer le football chez elle, dans l'objectif de gagner la coupe du monde d'ici 2050.

Cet exemple n'en est qu'un parmi d'autres que Football et Histoire sont intimement liés. L'espace Schengen et l'arrêt Bosman datent tous deux de 1995. Le football est aussi parfois un précurseur de l'histoire. Les lois sur les interdictions administratives de manifester en France s'inspirent directement de celles sur les interdictions administratives de stade. La première édition de la champions League date de 1955 alors que la création de la Communauté Economique Européenne (CEE) date de 1957. Tous ces exemples et bien d'autres encore doivent nous alerter sur le comportement que nous voyons dans le monde du football européen actuel, synonymes de dynamiques plus profondes à l'œuvre.

La distribution de Dirac

Contre le développement d’un football local dans le monde entier, le modèle de la NBA (qui accapare presque tous les spectateurs de basket mondiaux) semble être une solution envisagée par les hautes instances. Si les clubs de très haut niveau pérennisent leurs revenus, ils seront en mesure de s’attacher les services des plus grands talents, et donc de proposer un contenu de qualité supérieur aux autres championnats. L’idée étant bien de créer un spectacle, un contenu décorrélé de tout affect local, de toute rivalité historique pour pouvoir l’exporter partout dans le monde. Centre de toutes les attentions footballistiques, cet eldorado deviendrait l’objectif de carrière des footballeurs du monde entier afin d’évoluer au plus haut niveau et de se mesurer aux plus grands.
La SuperLeague est alors un filet englobant l’espace médiatique pour cacher des initiatives nationales dans ces pays non-européens, nouveaux amateurs du football. Des multiplicités de ligues et compétitions nationales, régionales dans des pays en développement, pourraient de concours menacer l’intérêt international pour cette SuperLeague. Mais celle-ci a les arguments pour ralentir cette dynamique. Avec une SuperLeague, le téléspectateur étranger aurait déjà ses habitudes et sa dopamine de qualité footballistique pour ne pas prêter attention aux nouvelles initiatives autour de lui. 

Cette crainte de voir le football se développer localement dans ces pays n’est pas infondée pourtant. Alors qu’un pays comme la Chine donc, a déjà initié une politique de rapatriement des capitaux, d’import de têtes pensantes et de développement local, cette tendance nouvelle incite les clubs à ne réagir que maintenant pour protéger leur popularité dans ces pays, qui pourrait se voir menacer par des initiatives plus locales. Les capitaux du football sont des oiseaux migrateurs et le butin n’a jamais été aussi gros ni aussi volatile pour les européens. 

Un autre danger auquel les grands clubs membres feraient face serait celui d’une ligue parallèle, concurrente, capable de susciter un intérêt aussi grand que cette SuperLeague auprès des téléspectateurs. Si je reste intimement persuadé que le football est une entité suffisamment muable et dynamique pour que cette hypothèse voit le jour, la capacité de la SuperLeague à s’imprégner de talents et focaliser l’attention pourrait permettre d’assécher suffisamment les ligues concurrentes pour conserver son monopole. Il faudrait une révolution physique, tactique (tel le tiki-taka ou le gegenpressing) qui surgisse hors de la SuperLeague et ne se fasse pas phagocyter par celle-ci, pour devenir une contre-proposition pérenne aux yeux des téléspectateurs globaux. 

La SuperLeague n’est pas César et on pourrait aussi imaginer nombre de passionnés du football ne pas s’enamourer de cette compétition. L’engouement local pour des clubs hors d’Europe est loin d’être une utopie et existe déjà depuis très longtemps et de façon extrêmement prononcée hors d’Europe. Bastion d’un football local et dépassant le cadre du sport, l'Amérique latine, au niveau de l’engouement, est un parfait modèle de ce qu’un championnat avec des talents moindres, s’expatriant très jeunes en Europe, peut réussir à faire. Si ce marché semble perdu pour les présidents des grands clubs européens (on peut imaginer qu’une SuperLeague ne serait pas spécialement plus suivie que les compétitions européennes actuelles), ils ne veulent pas voir ce même phénomène se reproduire dans d’autres marchés très porteurs comme l’Amérique du nord ou l’Asie. Si le modèle d’Amérique Latine est celui que j’aurais tendance à défendre personnellement sur le plan de la passion et de l’engouement , il est l’ennemi des partisans de cette SuperLeague. 

Dieu ne joue pas aux dés

Toujours dans une logique de pérenniser les revenus, les clubs ne peuvent plus voir leurs revenus dépendre d’aléas sportifs. Entre un club qui arrive en finale de ligue des champions 2019 et qui deux ans plus tard n'arrive même pas à se qualifier pour cette compétition, la perte de revenus est colossale. Face à cette incertitude, les clubs veulent pérenniser des finances devenues fluctuantes car trop dépendantes de leur apparition sur le petit écran les mardi et mercredi soirs. Alors que les accès sont de plus en plus simples pour les 4 grands championnats européens, la suite logique de cette course à la décorrélation entre revenus économiques et prestations sportives est la création d'une ligue rémunérant grassement et égalitairement tous ces acteurs.

Malheureusement ce qui fait tout l’intérêt du sport est bien sa glorieuse incertitude, encore plus dans le football où le but est un événement si rare. C’est la charge émotionnelle liée à son attente qui crée ce sentiment de joie. A l’image de l’attente du but, l’attente du choc elle aussi crée la magie et l’engouement pour certaines affiches. Ce qui est rare est cher et malheureusement l'appétit pour un Liverpool-Manchester United ne vient pas en mangeant. Il naît de la rareté de ces rencontres. La charge d'émotions d'une opposition a besoin de germer et de grandir avec le temps et c'est ce caractère espacé qui le rend si intense. Multiplier des rencontres normalement cultes, ne démultiplie pas les émotions du téléspectateur. 

Ces deux logiques sont bien corrélées, la diminution des surprises va avec l’augmentation des grandes affiches. Si les clubs les plus riches font pression sur les instances pour tenter d’automatiser leur accès aux quarts de finale de Ligue des champions, en réduisant les mauvaises surprises sur leur chemin, c’est bien pour se retrouver entre gros et attirer les téléspectateurs. Malheureusement pour ces théoriciens du plaisir, la beauté et la qualité d’un match ne peuvent prétendre précéder son déroulement, uniquement parce que certains noms apparaîtraient sur la pelouse. Cette beauté naît de ces aléas, rebondissements qui rythment le match et aboutissent à des scénarios rocambolesques. 

Foot contenu

L’arrivée des vidéos à tout va et la transformation de la façon de regarder le football, notamment par le biais des replays, altère le football petit à petit en contenu. Derrière ce terme se cache tout ce qui peut être regardé par un consommateur dans une logique de divertissement. Temps passé devant un écran que l’on peut alors monétiser via un abonnement ou de la pub. Écarté de son aspect culturel, le match se regarde et se conçoit par les nouveaux diffuseurs du football potentiellement comme un film.  A l’image d’une scène que l’on pourrait voir et revoir, le but est visible en replay sur YouTube. Le football est devenu accessible à tous, partout et à tout moment. Surtout hors des matchs. 

L’intérêt de regarder des matchs chronophages se perd alors, quand une version plus condensée et extrayant le meilleur jus du match est à la disposition du téléspectateur en continu lui permettant d’être adoubé connaisseur au sein de sa communauté. Le football n’est alors plus une affaire de passionés mais de personnes le suivant comme un bout d’actualité qu’ils suivent. A l’instar de la météo, il devient un sujet de conversation de machine à café.


Si le temps de visionnage du football augmente, le temps actif passé à se plonger dans le match semble  en berne. A l’instar d’une série Netflix que l’on regarde en cuisinant, le match peut se regarder d’un œil, tout en suivant les résultats des autres rencontres sur son téléphone, ou les paris sur son appli fétiche. Dans cette nouvelle façon de consommer le football, l’objectif n’est plus de suivre de façon passionnelle son équipe mais bien une ligue en championnat. Activité que seuls des professionnels assidus et passionnés peuvent envisager sereinement, regarder tous les matchs d’une SuperLeague est trop chronophage. C’est pourtant ce qu’on lui demande. Alors le consommateur de football se tourne vers des moyens dérivés de se mettre à jour. Double écran, résumé, consultation des résultats et classement, notes des joueurs, permettent de se croire mieux informés en moins de temps qu’il n’en faudrait pour regarder les matchs. Le foot se consomme comme un résultat, une série d’événements qu’on appelle buts et non plus comme un jeu, tissé par 22 acteurs pendant 90 minutes.

Cette culture du résultat est aussi catalysée par le développement des paris sportifs, ayant la fâcheuse tendance de ne se baser que sur les résultats, événements des matchs. C’est dans tout ce climat que le football tend de moins en moins à se regarder et de plus en plus à se consulter. Le football se vit, alors, de plus en plus en dehors du terrain. Le match est déjà un carton avant même qu’il se déroule, il n’est pas nécessaire de le regarder pour en parler, pour l’apprécier. On pourra se contenter d’un résumé sur YouTube ou de la fiche de score.

Dans un football sur tous les écrans et de plus en plus en dehors des terrains, le joueur ressemble de plus en plus à un acteur, jouant sa pièce de spectacle. Il est devenu un personnage médiatique et d’influence aujourd’hui, tant on a pris pour habitude de ne l'apercevoir que sur un terrain mais bien en dehors du match. 

Mais à l’inverse du monde des séries et du cinéma, le match est un scénario de film auto-généré. Les acteurs, artistes du jeu peuvent créer du contenu indéfiniment tant qu’on les place sur un terrain. Le football satisfait alors la paresse artistique et intellectuelle de ceux qui souhaitent produire une quantité de contenu toujours plus grande, toujours plus vite.

Aux antipodes de cette consommation du résultat, notons tout de même des initiatives centrées autour du jeu et du fait de regarder véritablement les matchs qui naissent et se développent de plus en plus via YouTube, en podcast et les réseaux sociaux (Twitter notamment). Vecteurs d’une culture foot de passionnés et de spectateurs assidus et attentifs ils représentent un réel espoir de vivre le foot et de le commenter par le prisme du jeu et non du résultat.

Michelson

Loin de toutes ces considérations économiques, le football se vit encore chez certains passionnés au stade, en regardant les matchs. Non pas comme un contenu mais bien par son contenu, privilégiant la méthode au but, le jeu au trophée. 

Contrairement à la NBA, qui relève beaucoup de la performance athlétique, le football possède en lui une notion de beauté, un goût pour le jeu, une passion pour la rareté du but, pour la beauté du pied qui dompte le ballon qu’aucun autre sport ne possède. Associé à ceci le caractère profondément populaire, rassembleur du football, pour y jouer, le comprendre, le regarder, je reste intimement persuadé que ce modèle de SuperLeague est voué à l’échec à très long terme. Des intérêts particuliers tentent de réduire le football à un spectacle, un blockbuster du dimanche que 22 acteurs proposent. Mais du plaisir de jouer, à la beauté de voir les interférences constructives du collectif, à la chance qui sourit au vainqueur, le football est avant tout un un jeu dans tous les sens du terme.

"A nous de choisir quel football et quel monde nous voulons favoriser" disait Omar DaFonseca.