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Interview d'Alhoussein Diallo, agent de joueur (Partie 1)

Alhoussein Diallo, jeune agent de joueur diplômé ayant majoritairement des jeunes de centre formation, a accepté de nous parler de son métier, de ses réflexions sur cette profession, et sa vision du foot. L'entretien fut mené par Paul Clavier (P) et Ben de TACOMPO (B).

(P) Finalement le métier d'agent n'est pas très connu, même si le nom d'agent est connu. Pourquoi as-tu voulu devenir agent et qu'est ce qui t'as fait rentrer dans le milieu ?

Déjà c'est la passion du foot et les jeunes surtout. J'ai fait animateur surveillant, j'ai toujours aimé travaillé avec les enfants, les jeunes. J'étais coach aussi de jeunes. J'ai fait plusieurs métiers. Là j'ai 30 ans, j'ai mis du temps avant de devenir agent.

Ce qui m'a poussé on va dire c'est ce que j'ai vu autour de moi, avec les jeunes joueurs, ceux qui sont passés pour moi à côté d'une carrière, qu'ont fait des mauvais choix. ça m'a donné envie d'aider, d'aider les jeunes.

Dans les quartiers on sait qu'il y a énormément de talent, qui vont en centre de formation. Mais on en voit aussi énormément qui restent à quai, au quartier parce qu'ils sont mal orientés, mal conseillés, j'en ai vu plein.

C'est ça qui m'a donné envie d'être agent. Aider les jeunes à intégrer un centre de formation.

(B) C'est comme devenir une figure tutélaire en fait, c'est un processus fluide par rapport à ta carrière d'éducateur, non ?

Je voulais vraiment séparer le côté éducateur/agent. Parce qu'aujourd'hui peut-être 6 éducateurs sur 10 veulent devenir agent.

Il y en a qui ont des bonnes intentions mais d'autres c'est simplement pour manger.

Quand tu es éducateur, tu fais ça parce que t'es passionné de foot, tu fais pas ça pour trouver de la pépite. Je n'aime pas ce mot. Il y a plein d'éducateurs, dès qu'ils ont une génération, un joueur ils arrêtent. Ils veulent tous être Philippe Lamboley, l'agent d'Anthony Martial. C'était son éducateur et c'est devenu son agent. Aujourd'hui il a d'autres joueurs, il travaille, mais beaucoup s'inspirent de son histoire.

(B) Il y a aussi le côté "Je vois des agents tourner autour de mes joueurs. Je connais pas leurs intentions et je veux le meilleur pour mon joueur donc autant le faire moi-même."

Aujourd'hui sur Paris, à 11-12 ans il y a des gens qui viennent leur parler. il y a des petits qui disent j'ai un agent. Le coach il voit ça et il se dit "ça va foutre la merde dans mon groupe, dans mon équipe. Autant prendre moi-même les joueurs". Les parents en plus te font confiance, t'es l'éducateur, tu les suis depuis une génération, depuis l'école de foot jusqu'aux U13.

Après je critique pas, je peux comprendre mais bon, si le petit perce, qu'il obtient un contrat pro, il faudra avoir les reins solides et se former. Après tant qu'il se forme en vrai ça me dérange pas du tout. Tu commences éducateur, tu fais ça tu te formes. Je suis personne pour dire à quelqu’un "fais pas agent".

(P) Pourquoi tu dis faut avoir les reins solides. C'est un métier, un milieu difficile ?

Ouais c'est un milieu très difficile, très concurrentiel. Aujourd’hui en France, il y a plus d'agents que de joueurs professionnels.

(B) Toi tu le ressens : t'es de plus en plus en concurrence avec des agents étrangers notamment ?

Pas forcément sur les jeunes. Ce sera plus des gros agents et des gros groupes. Par exemple, Camavinga était avec Moussa Sissoko (homonyme du joueur ndrl), aujourd'hui il est chez Stellar de Jonathan Barnett. Nous c'est le petit qui mange le gros en fait. Ce sera plus les gros agents français qui nous piquerons nos joueurs entre guillemets. Même si le joueur t'appartient pas. Tu travailles pour le joueur, c'est pas ton joueur. Tu travailles pour lui, et c'est le club qui te paie.

Pour le diplôme il y a des écoles qui se sont mises en place.

Moi je l'ai obtenu en octobre, au début on était 700, et on est 40 à l'avoir eu. Mais la vérité c'est qu'avec ou sans licence, tout le monde fait agent. Après c'est les clubs qui ont la main pour réguler tout ça, mais je ne pense pas que ça va changer.

(P) Ca se passe comment avec les clubs ? C'est eux qui te mandatent pour trouver les joueurs ?

Ca dépend. Trouver un mandat de club aujourd'hui alors que je viens de commencer c'est illusoire. Les clubs ils mandatent Jean-Pierre Bernès, ils mandatent des gros agents ou des grosses boîtes. Moi aujourd'hui je bosse avec des jeunes joueurs.

Mais pour un agent c'est le graal d'avoir un mandat club c'est certain.

(B) C'est paradoxal pour moi d'entendre ça en tant qu'observateur, parce que j'ai le sentiment que ces mandats de club c'est un peu la ruine du football. C'est affirmer : "Bon flemme de bosser avec ma cellule de recrutement, je vais directement demander à un agent de ramener des joueurs..."

Complètement. Vous pouvez les voir en tant qu'observateur les clubs qui bossent, les clubs qui bossent pas. Tu peux les faire les mandats avec un agent, sur un imprévu, une blessure. Mais les clubs qui bossent tu vois direct.

Toulouse depuis l'été dernier, tu vois la liste des arrivées, tu vois les noms, tu vois qu'ils bossent.

(B) D'ailleurs n'est-ce pas un objectif pour toi de travailler au sein de clubs, qui te paraissent plus adaptés à ta vision du foot ?

Franchement je me vois pas faire agent toute ma vie.

J'en parlais avec John Williams qui est à Amiens, il était agent de Lassana Diarra. Il a arrêté il n'y a pas longtemps. Il est directeur sportif aujourd'hui et il se régale. C'est un objectif aussi. Je me vois pas faire agent à 65-70 ans.

(B) Ton passé d'éducateur est quelque chose qui t'aide dans ton métier ?

Oui, notamment quand je regarde les matchs des joueurs que je conseille. Après il ne faut pas remplacer l'éducateur. Le coach il le voit à l'entrainement, même si t'es en désaccord avec lui. Tu ne peux pas dire au coach "C'est mieux de le mettre à ce poste là, ou dans ce dispositif là". Tu dois appeler ton joueur après être allé voir le match et lui demander. "Qu'est-ce qu'il t'a demandé ton coach ? C'étaient quoi les consignes ?". Tu débriefes le match avec lui.

Par exemple je conseille un latéral, je vais lui dire direct un truc comme "T'as fait aucune montée, t'as fait 2 centres". Mais si ça se trouve le coach il lui a dit de pas monter, il connaissait l'ailier, il voulait pas que tu montes."

(B) Les clubs t'autorisent à assister aux matchs avec le covid ?

Non. Avec le covid c'est fermé, c'est fini. Sans Covid on essaie mais c'est pas facile quand ils sont éparpillés dans différents centres de formation. T'essaie de faire 50% de leurs matchs à domicile.

(B) Est-ce que t'as un plan de progression avec tes joueurs, sur ce que t'attends d'eux techniquement ?

T'as des clubs qui leur envoient des fiches chaque mois. Par rapport à ça moi aussi j'ai ma propre opinion mais généralement ça colle. Toi avant le rapport, t'as vu les matchs aussi, tu lui as dit par exemple "ton jeu long c'est pas top, ta gestion de la profondeur c'est pas top". Il voit arriver le bulletin qui dit la même chose, ça le fait réfléchir.

Tu peux pas le brosser dans le sens du poil ton joueur, lui dire "T'es le plus beau, ton coach il dit n'importe quoi."

(B) t'as une méthodologie pour repérer les joueurs ? Notamment pour les joueurs seniors avec qui tu travailles

Les joueurs seniors que j'ai c'est plus une relation amicale, c'est des joueurs de National que je connais. Il n'y a pas de finalité économique.

(B) Par contre ils peuvent te permettre de mettre les pieds dans un club et on sait que pour un agent c'est très important d'avoir les contacts aux bons endroits...

Exactement, notamment quand un joueur de centre n'est pas gardé. Ou l'oublie, mais par an il y en a 400 qui sont pas gardés. La réalité c'est qu'il y a des joueurs, arrivé au 30 avril ils ne signent pas pro. Et là le joueur il se retourne vers toi il dit qu'est-ce qu'on fait ?

Si je connais connais untel qui joue à Créteil, Saint-Malo en N2 etc. je peux appeler des coachs pour qu'il fasse une semaine à l'essai.

(B) Tu les prépares au fait que justement ça va peut-être pas aboutir ?

C'est 20% seulement qui réussissent. C'est difficile à aborder, mais essentiel. J'en ai vu revenir et c'est la fin du monde, ils arrêtent le foot. Tu les vois partir à 14-15 ans et revenir à 19-20 ans ils sont perdus. On leur fait passer un CAP, excuse-moi du terme mais "tout pété". Ils reviennent au quartier, ils étaient des stars, ils donnaient des maillots, des ensembles et puis il y a plus rien, ils se retrouvent à traîner en bas avec les autres. Et tous les jours on leur demande ce qu'ils font là, ils ont une pression, limite ils ont honte.

Les premiers mois ils ont l'espoir de rebondir, dans un centre, dans une ligue 2. C'est là qu'il faut leur dire "Il faut peut-être essayer une N2, une N3". Pour qu'un joueur de 19 ans joue en N2, il faut y aller. Il y a des tauliers qui ont 15 ans de N2, faut les déloger.

Les joueurs qui sortent de centre, ils étaient dans une bulle. Le retour de centre, j'en ai pas vu qui s'est bien passé. Il n'y a pas grand chose de la part des clubs en place.

(B) Souvent il s'agit en plus de jeunes qui viennent de milieux défavorisés, qui n'ont pas forcément de projet scolaire très solide.

C'est exactement ça, mais le problème c'est que les joueurs ils signent à 12-13 ans l'ANS. Donc tu prends le gamin en photo avec un maillot du club à 12 ans, tu peux plus lui parler d'école. Il va se dire "moi dans 3 ans je vais au centre à Reims, Nantes et toi tu me parles d'école". Il pense qu'il va devenir joueur professionnel qu'il sera pas pompier ou médecin.

Surtout que malheureusement, la famille met la plupart du temps une pression négative, le voit beau. Il y a de plus en plus de papas qui vivent leur rêve à travers leur fils. Nous on doit leur répéter "C'est Ecole en 1 et en 2 le foot", mais on doit le répéter à chaque fois en fait. Tu le répètes tu le répètes.

Tu leur mets les statistiques devant les yeux. C'est 70% qui passeront pas pros. Si ça arrive pas il faut qu'on te trouve quelque chose.

(P) Tu les aides ceux qui sont pas gardés à faire autre chose ?

J'ai eu le cas à cause de la pandémie l'année dernière. Tu passes par palier. T'essaies de leur trouver un nouveau club. Un joueur qui n'est pas gardé à Lyon ou au PSG, il pourra rebondir, car il y a une hiérarchie dans les centres.

(B) Toi en plus tu joues aussi ta réputation là dessus. Si t'envoies un joueur qui a pas le niveau, c'est ta crédibilité qui est en jeu.

Ouais clairement. T'es obligé d'être transparent avec tes joueurs. A court terme il va te dire "Ah ouais ? Ecoute il y a un autre agent qui veut m'emmener en Serie D, en Bulgarie". Là quand c'est comme ça je lui dis "Vas-y". Il faut pas forcer les joueurs à travailler avec toi, ça c'est le pire truc.

(P) Mais du coup ça tourne, tu travailles longtemps avec un joueur ?

Là c'est des jeunes joueurs que j'ai avec moi là. Du coup quand il est au centre ça va, tu le connais depuis qu'il a 14-15 ans, tu connais les parents.

C'est quand ils commencent à avoir 19-20 ans, qu'ils commencent à joueur en pro que c'est plus difficile. Tu vas te le faire piquer par un plus gros poisson.

L'objectif c'est d'avoir une relation forte avec les joueurs. Tu ne peux pas avoir 10 joueurs, pour voir les matchs, t'occuper de tout le monde, avoir une relation forte. J'essaie d'avoir un noyau, 5-6 joueurs c'est bien.

Après quand tu l'as depuis 14 ans et que t'as toujours été correct avec lui, j'espère qu'il va rester avec toi. T'as presque une relation de grand frère.

Etre agent, c'est une marque, tu te vends auprès du joueur. Des mecs qui ont la licence, y'en a 400. Des mecs qui ont le même niveau d'expertise y'en a 400. Y'en a 200 qui ont plus d'expérience que moi, donc la relation avec le joueur elle est ultra importante.

(P) Tu disais tout à l'heure, quand il sort d'un centre, tu le remets pas tout de suite dans le bain.

Ouais c'est beaucoup d'affectif. Je les vois tous comme mes petits frères. Y'a un joueur que j'avais comme surveillant quand j'étais au collège. C'est vraiment un petit que j'apprécie vraiment. Tu veux leur bien en fait. Tu sais que si tu l'envoies au front, au feu il va se griller. Le monde du foot, en particulier en France il est tout petit, tout le monde connaît tout le monde. Presque tous les coachs de jeune ils se connaissent. Ils ont des réunions, tout le monde se connait.

(P) Tu vois beaucoup leurs parents du coup ?

Le premier contact c'est les parents. je m'interdis quand je vois un joueur de 14 ans qui a des qualités qui me sautent aux yeux d'aller le voir directement. Je vais aller voir ses parents d'abord.

Tant qu'ils sont mineurs, tu parles avec les parents. Le joueur t'as un affect avec lui, mais tu prends les décisions avec les parents. Quand il n'est plus mineur, c'est lui qui voit.